Je suis née au Mexique. C’est là que j’ai passé les premières années de ma vie et que j’ai appris à dire mes premiers mots. Donc, je parle tout naturellement l’espagnol, mais j’ai été scolarisée en français dès le primaire. Ma mère, d’origine haïtienne, parle souvent créole avec la famille et les amis, et écoute la musique des Antilles. C’est ainsi que j’ai spontanément appris des tas de refrains créoles dès ma plus tendre enfance. Depuis quelques années, je poursuis mes études secondaires en français au Québec, mais dans la cour de récré, étrangement, c’est l’anglais qui mène la danse. Du coup, avec les amis de l’école, je me suis mise à parler davantage en anglais. Faisons court : je navigue entre quatre langues. Génial, pensez-vous? Oui, mais…
Des moments d’angoisse suivis de grandes victoires
Les premières semaines que j’ai passées à l’école francophone où j’ai entamé mon primaire ont été vraiment difficiles pour la petite hispanophone de 6 ans que j’étais. La maîtresse exigeait que je m’exprime strictement en français et je vivais de vraies petites crises d’angoisse quand il fallait demander la permission d’aller aux toilettes. J’avoue que j’ai beaucoup pleuré. Et les « ne t’en fais pas », « bientôt, tu comprendras » de ma mère ne me consolaient pas. Avant la fin du trimestre cependant, j’avais fait des progrès, m’a-t-on dit, spectaculaires. Quatre ans plus tard, quand je suis arrivée à Ottawa, je n’avais plus aucun problème en français. Seulement voilà, même si je fréquentais une école francophone, les accents étaient différents. De plus, j’étais étourdie par toutes les conversations qui se déroulaient autour de moi en anglais. Encore une fois, heureusement, après quelques mois, j’étais surprise de voir que je comprenais tout.
Les avantages
« Tu parles quatre langues? Wouah! C’est formidable! » Ce sont, entre autres, des commentaires que j’entends souvent lorsque les gens réalisent que je passe d’une langue à l’autre. Et c’est vrai que c’est cool. C’est vrai que cela me donne certains avantages sur d’autres jeunes qui ne s’expriment que dans une langue. Que je sois au Mexique, en Haïti, au Québec ou au Canada anglais, je ne vis pas l’angoisse de la barrière linguistique.
Parler ces langues me donne aussi accès à un plus vaste répertoire dans des domaines comme la musique et le cinéma. J’écoute et je comprends les textes de chansons, ce qui me permet de mieux les apprécier. Si je cherche quelque chose à regarder, que le film ou la série soit disponible en français, en anglais ou en espagnol, ce n’est pas un souci.
Les désavantages
Parfois, je ne navigue plus. Je patauge littéralement et je transpose des tournures ou des mots d’une langue à l’autre. En français, par exemple, il m’arrive de dire « esquine » (esquina en espagnol) pour parler d’un carrefour, ou « rotonde » (rotonda en espagnol) pour désigner un rond-point. Je ne sais plus combien de fois ma mère m’a corrigée, mais je continue de dire « au principe » (al principio en espagnol) au lieu d’« au début », et « carte » (carta en espagnol) plutôt que « lettre »! Au moins, j’ai arrêté de salir la poubelle (le verbe salir en espagnol signifie « sortir »).
En anglais, je peux aussi lancer des mots bizarres qui font froncer les sourcils à mes amis. Par exemple, pour le verbe to remind, je peux utiliser to record, parce qu’en espagnol, on dit recordar. Je me suis déjà mise dans l’embarras en employant l’adjectif embarrassed en faisant allusion à une femme enceinte. En espagnol « enceinte » se traduit par embarazada.
Les limites
N’allez pas croire que j’ai la même aisance dans toutes ces langues. L’espagnol reste et demeure ma première langue. Je pense en espagnol. Je rêve en espagnol. Parfois, je vais, sans le vouloir, créer un malaise au beau milieu d’une conversation, quand je me mets à parler espagnol avec des francophones ou des anglophones. C’est comme un réflexe, comme si je ne pouvais pas contrôler les mots qui sortent de ma bouche. Si je suis dans un groupe où il y a une seule personne hispanophone, automatiquement je me mets à parler espagnol, sans tenir compte des autres qui ne comprennent pas. Ici, au Québec, je me fais souvent rappeler à l’ordre. C’est une impolitesse, je sais, mais involontaire. C’est plus fort que moi.
Quant au créole, c’est la langue dans laquelle je suis le moins à l’aise. Les phrases que je réussis à dire sont courtes et boiteuses, mais ma prononciation tient la route. Et je comprends bien. Je comprends quasi tout – quand il y a seulement une personne qui parle –, mais quand il s’agit de discussions animées au cours desquelles tout le monde parle en même temps, je peux aussi ne rien saisir du tout. Honnêtement, je ne dirais pas que je parle créole, mais j’ai une bonne base qui me permettrait de me débrouiller dans un milieu créolophone.
Le multilinguisme, un atout!
À force de l’entendre, je sais aujourd’hui que c’est une véritable richesse de grandir dans un environnement multilingue. Je n’ai pas encore décidé quel métier je veux faire, mais je suis attirée par les communications. Et je réalise que je dispose déjà d’un atout si je m’oriente vers une carrière dans le domaine linguistique.