L’insécurité linguistique : une amie formidable

Publié le 1er octobre 2024

L’insécurité linguistique est un phénomène commun pour tous ceux et celles qui ont choisi de s’exprimer dans une langue autre que leur langue maternelle, ou qui ont dû le faire pour diverses raisons.

La modernisation récente (2023) de la Loi sur les langues officielles a été l’occasion d’engager de nombreux débats sur l’insécurité linguistique au sein des communautés de langue officielle en situation minoritaire et sur l’importance du maintien d’institutions fortes au sein de ces communautés. Compte tenu de l’importance et de la portée des politiques et des services mis en œuvre par la fonction publique fédérale pour l’ensemble de la population canadienne, le débat entourant l’adoption du projet de loi a aussi permis de renforcer les exigences en matière de bilinguisme pour les fonctionnaires.

Il convient également de noter l’importance de l’adoption (2019) de la Loi sur les langues autochtones, qui reconnait « que, au cours de l’histoire, certaines politiques ou pratiques gouvernementales discriminatoires — dont celles visant l’assimilation, la réinstallation forcée des Autochtones ou la rafle des années soixante ou portant sur les pensionnats autochtones — ont été néfastes pour les langues autochtones et ont contribué de manière importante à l’érosion de celles-ciNote de bas de page 1 ». Bien que plus de 70 langues autochtones soient parlées au Canada, l’insécurité linguistique des peuples autochtones est tangible puisque toutes ces langues sont actuellement menacéesNote de bas de page 2.

Plusieurs études et analyses portent sur l’insécurité linguistique; ainsi, ce billet se veut plutôt une réflexion sur l’expérience de l’insécurité linguistique dans le contexte du travail au sein de la fonction publique.

Comme plusieurs fonctionnaires, je suis arrivée dans la fonction publique en ne possédant qu’une connaissance minimale de ma deuxième langue officielle, en l’occurrence l’anglais. J’ai immédiatement accepté un poste dans une région anglophone en jugeant que l’immersion serait la meilleure façon d’apprendre l’anglais. Premier constat, l’insécurité linguistique ne vient pas du regard des autres, mais du jugement que nous posons sur nous-mêmes.

Il n’est en effet pas facile d’accepter au quotidien de mettre de côté l’aisance à nous exprimer dans notre langue maternelle et la capacité à écrire de façon claire et concise dans une langue que nous maitrisons depuis l’enfance, pas plus qu’il n’est aisé de se priver volontairement de certaines habiletés interpersonnelles. Qui voudrait volontairement se départir de tels atouts lorsque l’objectif est de réussir dans le contexte du travail? La plupart d’entre nous devront faire ce deuil de façon permanente, puisque nous ne parviendrons pas à atteindre le même niveau d’aisance dans les deux langues officielles au cours de notre carrière. Il faut accepter de vivre avec l’insécurité linguistique et choisir de s’en faire une amie.

L’insécurité linguistique peut en effet s’avérer une excellente amie, car sans elle, le monde perdrait énormément de sa richesse. Finie la capacité de parler à 98 %Note de bas de page 3 des Canadiens et Canadiennes capables de s’exprimer dans l’une ou l’autre des langues officielles. Terminée l’opportunité de soulever un point important lors d’une rencontre parce que les documents ou la conversation sont dans l’autre langue officielle. Éliminées certaines possibilités d’emploi à Vancouver ou à Montréal, par exemple. Porte close sur une partie de la culture canadienne. Qui est Michel Tremblay? Qui est Gord Downie?

Il ne faut surtout pas attendre que notre connaissance du français ou de l’anglais s’améliore suffisamment pour que l’insécurité linguistique disparaisse. Ça n’empêche pas d’avancer de faire des fautes dans un courriel (c’est la vie), de ne pas prononcer les « s » à la fin des verbes à la troisième personne du singulier en anglais (ça arrive) ou de dire « une cheval » et « un route ». Par ailleurs, il est possible de demander à un ou une collègue de relire un document, ce qui peut se faire de façon réciproque.

J’ai rencontré l’insécurité linguistique au début de ma carrière dans la fonction publique et, depuis, elle est restée à mes côtés. Elle rit parfois de mon french accent, elle m’en veut lorsque je parle à voix trop basse dans une rencontre parce que je suis intimidée et elle m’empêche également de me prendre trop au sérieux. Elle m’a surtout permis de rencontrer des collègues extraordinaires ainsi que des Canadiennes et Canadiens exceptionnels.

J’en ai fait une amie formidable.

Avertissement

Les opinions exprimées dans les billets et dans les commentaires publiés sur le blogue Nos langues sont celles des personnes qui les ont rédigés. Elles ne reflètent pas nécessairement celles du Portail linguistique du Canada.

En savoir plus sur Isabelle Mondou

Isabelle Mondou

Isabelle Mondou s’est jointe au ministère du Patrimoine canadien le 22 octobre 2018 à titre de sous-ministre déléguée et, après avoir été en affectation au bureau du Conseil privé à titre de sous-ministre des communications en réponse à la COVID-19 d’avril 2020 à avril 2021, elle a été nommée au poste de sous-ministre du Patrimoine canadien le 3 mai 2021.

En 2016, elle a occupé le poste de sous-ministre adjointe du Cabinet (Priorités et planification) au Bureau du Conseil privé. Auparavant, elle était conseillère juridique du greffier du Conseil privé et sous-ministre adjointe (réforme démocratique).

 

Rechercher par thèmes connexes

Vous voulez trouvez d'autres billets portant sur les mêmes thèmes? Cliquez sur un lien ci-dessous pour voir tous les billets du blogue Nos langues portant sur le thème choisi. Les résultats de recherche s’afficheront dans le Navigateur linguistique.

 

Écrire un commentaire

Veuillez lire la section « Commentaires et échanges » dans la page Avis du gouvernement du Canada avant d’ajouter un commentaire. Le Portail linguistique du Canada examinera tous les commentaires avant de les publier. Nous nous réservons le droit de modifier, de refuser ou de supprimer toute question ou tout commentaire qui contreviendrait à ces lignes directrices sur les commentaires.

Lorsque vous soumettez un commentaire, vous renoncez définitivement à vos droits moraux, ce qui signifie que vous donnez au gouvernement du Canada la permission d’utiliser, de reproduire, de modifier et de diffuser votre commentaire gratuitement, en totalité ou en partie, de toute façon qu’il juge utile. Vous confirmez également que votre commentaire n’enfreint les droits d’aucune tierce partie (par exemple, que vous ne reproduisez pas sans autorisation du texte appartenant à un tiers).

Participez à la discussion et faites-nous part de vos commentaires!

Commentaires

Les commentaires sont affichés dans leur langue d’origine.

Lire les commentaires

Soumis par Stéphane Parent le 1er octobre 2024 à 17 h 47

Merci d'avoir partagé votre expérience. À peine 19 ans, j'ai quitté la région de l'Outaouais, berceau de ma jeunesse, pour aller m'installer à l'île-du-Prince-Édouard. Ça m'a pris plusieurs années avant d'apprendre à apprécier mon anglais du Haut-Canada, mon accent et mon insécurité.

Soumis par Magali Perreault le 4 octobre 2024 à 12 h 05

Cela fait 15 ans que je travaille exclusivement en anglais (ma langue seconde) dans la fonction publique. Je n’avais jamais pensé que l’insécurité linguistique était un fait reconnu que plusieurs d’entre nous vivent et partagent. Un grand merci pour votre témoignage !

Soumis par Hana Benabdallah le 7 octobre 2024 à 7 h 40

Bonjour Madame Mondoux et merci beaucoup d'avoir partagé votre expérience et votre parcours linguistique. Cela fait 23 ans que je suis une fonctionnaire de la région de RCN et je sens toujours cette insécurité. Je me suis retenue plusieurs fois au cours des rencontres de donner mon opinion ou partager mon avis car je me sentais jugée. Les gens confondent souvent la non maîtrise d'une langue avec l'incompétence professionnelle. Je sens que je ne suis pas à la hauteur alors que je parle quatre langues dont ma langue maternelle face à des gens qui en parlent une mais qui la maîtrisent plus que moi. Savoir que d'autres collègues font face aux même défis me réconforme quelque peu. Merci encore pour votre témoignage!

Soumis par Shelby Robert le 7 octobre 2024 à 15 h 49

Je me rappelle d'une étudiante avec laquelle j'ai eu le privilège de travailler. Sa langue maternelle était le français et elle avait peur de s'exprimer en anglais, parce qu'elle ne pouvait pas parler avec la même vitesse dans sa deuxième langue. Je lui ai rappelé que les pauses semblaient beaucoup plus longues dans sa tête et que nous nous pouvions pas même les remarquer!

Faudra juste que j'accepte mes propres conseils!

Soumis par Gabin Murekambanze le 22 octobre 2024 à 14 h 56

Bonjour Isabelle . Je me suis vu dans ton billet. Malgré les efforts que déploie pour améliorer mon niveau d'anglais surtout au niveau de l'oral, j'éprouve toujours une timidité, même une peur quand je dois m'exprimer dans cette langue devant le public. Je
sens que c'est plus l'accent et la prononciation qui constituent des freins et qui alimentent cette insécurité linguistique . La lecture de ton billet m'inspire donc l'option d'en faire plutôt une amie au lieu de la percevoir comme une épée de Damoclès.
Français