L’insécurité linguistique est un phénomène commun pour tous ceux et celles qui ont choisi de s’exprimer dans une langue autre que leur langue maternelle, ou qui ont dû le faire pour diverses raisons.
La modernisation récente (2023) de la Loi sur les langues officielles a été l’occasion d’engager de nombreux débats sur l’insécurité linguistique au sein des communautés de langue officielle en situation minoritaire et sur l’importance du maintien d’institutions fortes au sein de ces communautés. Compte tenu de l’importance et de la portée des politiques et des services mis en œuvre par la fonction publique fédérale pour l’ensemble de la population canadienne, le débat entourant l’adoption du projet de loi a aussi permis de renforcer les exigences en matière de bilinguisme pour les fonctionnaires.
Il convient également de noter l’importance de l’adoption (2019) de la Loi sur les langues autochtones, qui reconnait « que, au cours de l’histoire, certaines politiques ou pratiques gouvernementales discriminatoires — dont celles visant l’assimilation, la réinstallation forcée des Autochtones ou la rafle des années soixante ou portant sur les pensionnats autochtones — ont été néfastes pour les langues autochtones et ont contribué de manière importante à l’érosion de celles-ciNote de bas de page 1 ». Bien que plus de 70 langues autochtones soient parlées au Canada, l’insécurité linguistique des peuples autochtones est tangible puisque toutes ces langues sont actuellement menacéesNote de bas de page 2.
Plusieurs études et analyses portent sur l’insécurité linguistique; ainsi, ce billet se veut plutôt une réflexion sur l’expérience de l’insécurité linguistique dans le contexte du travail au sein de la fonction publique.
Comme plusieurs fonctionnaires, je suis arrivée dans la fonction publique en ne possédant qu’une connaissance minimale de ma deuxième langue officielle, en l’occurrence l’anglais. J’ai immédiatement accepté un poste dans une région anglophone en jugeant que l’immersion serait la meilleure façon d’apprendre l’anglais. Premier constat, l’insécurité linguistique ne vient pas du regard des autres, mais du jugement que nous posons sur nous-mêmes.
Il n’est en effet pas facile d’accepter au quotidien de mettre de côté l’aisance à nous exprimer dans notre langue maternelle et la capacité à écrire de façon claire et concise dans une langue que nous maitrisons depuis l’enfance, pas plus qu’il n’est aisé de se priver volontairement de certaines habiletés interpersonnelles. Qui voudrait volontairement se départir de tels atouts lorsque l’objectif est de réussir dans le contexte du travail? La plupart d’entre nous devront faire ce deuil de façon permanente, puisque nous ne parviendrons pas à atteindre le même niveau d’aisance dans les deux langues officielles au cours de notre carrière. Il faut accepter de vivre avec l’insécurité linguistique et choisir de s’en faire une amie.
L’insécurité linguistique peut en effet s’avérer une excellente amie, car sans elle, le monde perdrait énormément de sa richesse. Finie la capacité de parler à 98 %Note de bas de page 3 des Canadiens et Canadiennes capables de s’exprimer dans l’une ou l’autre des langues officielles. Terminée l’opportunité de soulever un point important lors d’une rencontre parce que les documents ou la conversation sont dans l’autre langue officielle. Éliminées certaines possibilités d’emploi à Vancouver ou à Montréal, par exemple. Porte close sur une partie de la culture canadienne. Qui est Michel Tremblay? Qui est Gord Downie?
Il ne faut surtout pas attendre que notre connaissance du français ou de l’anglais s’améliore suffisamment pour que l’insécurité linguistique disparaisse. Ça n’empêche pas d’avancer de faire des fautes dans un courriel (c’est la vie), de ne pas prononcer les « s » à la fin des verbes à la troisième personne du singulier en anglais (ça arrive) ou de dire « une cheval » et « un route ». Par ailleurs, il est possible de demander à un ou une collègue de relire un document, ce qui peut se faire de façon réciproque.
J’ai rencontré l’insécurité linguistique au début de ma carrière dans la fonction publique et, depuis, elle est restée à mes côtés. Elle rit parfois de mon french accent, elle m’en veut lorsque je parle à voix trop basse dans une rencontre parce que je suis intimidée et elle m’empêche également de me prendre trop au sérieux. Elle m’a surtout permis de rencontrer des collègues extraordinaires ainsi que des Canadiennes et Canadiens exceptionnels.
J’en ai fait une amie formidable.