Au premier regard, le mot latin textus a tout d’un mot modeste. Il a tout du concret : la trame, le tissu, la texture d’une chose. Ce qui tient ensemble par entrelacs. Une matière qu’on peut presque palper du regard. Et pourtant, ce petit vocable latin finira par léguer à nos langues une longue descendance, dont un héritier caché sous vos mots, mais qui vous accompagne tous les jours, sans que vous y pensiez : le texte.
À l’origine, textus vient du verbe texere : « tisser ». Rien de plus simple. Et les langues romanes ont gardé des équivalents très reconnaissables : tisser, tejer, tessere… à l’instar d’un fil qui ne se serait jamais rompuSource consultée 1.
Le glissement sémantique dès l’époque de Virgile
Mais le latin, on le sait, s’entiche des glissements. Très tôt, le verbe texere va bien au-delà de l’étoffe.
On tisse une matière, certes, mais on peut aussi « tisser » une suite d’idées, « agencer » un raisonnement, « composer » un ensemble.
Quintilien, par exemple, parle du « tissu du discours » (dicendi textus) : non pas le tissu au sens de coton ou de laine, mais la texture stylistique, la façon dont un discours tient, se tend, se noueSource consultée 1.
Et cette métaphore, nous la connaissons aussi dans nos langues modernes. On dira bien en français : « tisser des liens », « tisser une intrigue », ou alors « suivre le fil d’un argument ». Lorsque les idées ne tiennent plus, on parlera souvent d’un texte « décousu ».
Le tournant discret
Ce qui est fascinant, c’est que la métaphore ne reste pas seulement une figure. Elle finit par changer le statut du mot.
À un certain moment, comme on le voit en particulier dans les usages lettrés du Moyen Âge (copistes, exégètes, maîtres), on ne parle plus seulement de « tisser » des pensées : on commence à nommer ce qui est tissé. On sous-tend d’abord le geste : tisser, composer, relier. Puis, par métonymie, l’objet : ce qui est tissé… donc le texteSource consultée 2.
C’est ainsi que le « tissage » des pensées devient, presque à la lettre, le texte : un ensemble de fils conducteurs formant une trame, tenue par des mots noués avec soin.
Une petite mémoire du fil, encore vivante
On observe les mêmes nuances et transitions métaphoriques chez nos langues sœurs : l’équivalent littéral de « tisser » y prend aussi la valeur d’« arranger », de « composer », et elles hériteront du substantif texte (texto en espagnol, testo en italien, text en roumain). À travers elles, c’est toute une famille d’images – tissu, trame, chaîne, fil, nœud – qui continue silencieusement de porter nos manières de lire et d’écrire, comme si chaque phrase gardait, au fond, la mémoire du fil.
Et vous?
Quand vous écrivez (ou quand vous lisez), quelle image vous vient spontanément : le fil, la trame, la musique, autre chose?