L’importance de créer les conditions propices à l’apprentissage
Quand j’étais à l’école, j’hésitais souvent à m’exprimer. Je savais ce que je voulais dire, mais l’appréhension et le manque de confiance en moi m’empêchaient de prendre la parole. Une idée facile à exprimer en anglais me semblait soudainement hors de portée en français. D’ailleurs, cette angoisse ne m’a pas quittée en vieillissant. Malgré l’étendue de ma formation en français, malgré le fait que je parle cette langue depuis un jeune âge, et malgré mon expérience comme enseignante de français, sitôt que des adultes m’adressaient la parole en français, j’étais de nouveau envahie par le doute. Jugerait-on la qualité de mon français? Même si j’avais été éduquée en français et que j’étais très active dans la communauté francophone, j’avais peur d’être étiquetée comme anglophone à cause de mon accent de l’Ouest canadien. Année après année, je reconnais cette même inquiétude chez mes élèves. Comme beaucoup d’autres dans le monde de l’enseignement, j’ai constaté que les élèves accueillent bien mieux les interventions visant à corriger les erreurs linguistiques quand j’ai d’abord fait l’effort de créer un climat de confiance.
L’insécurité linguistique : de quoi s’agit-il?
On parle d’insécurité linguistique lorsqu’une personne ressent de l’anxiété ou doute de ses compétences au moment de s’exprimer, que ce soit dans sa langue maternelle, une langue seconde ou une langue additionnelle (Talbot et al., 2021). Ce ressenti est fréquent chez les élèves qui suivent un cours de langue, en particulier lorsqu’ils ou elles ont l’impression de devoir se conformer à une « norme » linguistique. L’insécurité linguistique peut survenir dans toutes sortes de contextes et toucher toutes sortes de personnes : anglophones, francophones, locuteurs et locutrices de langues autochtones, nouveaux arrivants et nouvelles arrivantes cherchant à acquérir une langue seconde, etc.
L’enjeu de l’insécurité linguistique au Canada
Au Canada, les salles de classe accueillent des élèves aux profils linguistiques variés. En partageant une langue, on partage aussi une histoire et une culture, ce qui contribue au sentiment d’appartenance. Dans un pays où cohabitent des langues multiples, l’acte de s’exprimer compte. Les élèves peuvent avoir peur du jugement des autres, de faire des erreurs ou de mal se faire comprendre. Après avoir enseigné au primaire, quand je suis passée à l’école intermédiaire, j’ai remarqué un changement dans la façon dont les élèves se percevaient et dans leur relation aux autres. Mes nouveaux élèves étaient très sensibles au jugement des autres et avaient un fort besoin d’appartenance. Les élèves qui ne bénéficiaient pas d’un environnement sécurisant avaient souvent tendance à s’isoler sur les plans social et affectif, et à se désengager sur le plan scolaire. Or, ce comportement entraîne des conséquences à long terme sur la santé mentale, l’intérêt pour l’école et la réussite scolaire (Brown et Larson, 2009; Dellasega et Adamshick, 2005; Schacter et Juvonen, 2018). S’exprimer dans une autre langue, c’est risquer de faire des erreurs devant les autres. Mes élèves ne manquaient pas nécessairement de compétences linguistiques; ils et elles cherchaient simplement à se protéger en évitant de prendre des risques.
Des stratégies pour favoriser la confiance
Chercher à instaurer un climat de sécurité linguistique en classe est une excellente façon d’établir un dialogue avec vos élèves et de créer un environnement inclusif. Voici cinq méthodes que j’utilise pour y arriver dans ma classe :
- Déstigmatiser les erreurs : Il ne suffit pas de dire aux élèves qu’il est normal de faire des erreurs, il faut prêcher par l’exemple. Comme enseignant ou enseignante, admettez que vous aussi faites des erreurs. Montrez à vos élèves que le processus – erreurs comprises – a parfois autant de valeur, sinon plus, que le résultat.
- Valoriser la diversité des accents : Faites une place à toutes les langues et à tous les accents dans votre classe. C’est une façon pour les élèves de mettre de l’avant leur identité, leur histoire et leur communauté. Fut un temps où je m’acharnais sur le « r » roulé dans ma classe de français, mais j’ai fini par réaliser qu’il y a d’innombrables façons de prononcer les « r » au Canada et ailleurs. Cette leçon concernant les accents s’applique également à l’apprentissage de l’anglais.
- Utiliser la cuisine pour raconter des histoires : La plupart de mes travaux de recherche portent sur l’intégration de l’alimentation et d’activités concrètes à l’enseignement. C’est une occasion pour les élèves qui hésitent à s’exprimer oralement de montrer concrètement leurs apprentissages. Dans des cours de cuisine, j’ai vu des élèves sortir de leur cocon de façon tout à fait inattendue. La possibilité de faire connaître à la classe des recettes issues de leur culture suscitait leur enthousiasme, tout en favorisant l’apprentissage de leur nouvelle langue. La cuisine et les traditions culturelles sont des sujets sécurisants qui permettent des expériences linguistiques authentiques.
- Favoriser le soutien entre les élèves : On peut former des équipes composées d’élèves qui s’entendent bien. Je recommande fortement de laisser les élèves créer leurs propres équipes plutôt que de les jumeler en fonction de leur langue, car ceci peut créer des divisions et susciter davantage de jugement et d’expériences négatives.
- Changer de perspective : Nous devrions permettre aux élèves de contribuer à l’élaboration du cadre d’apprentissage, tirer parti des occasions d’enseignement qui se présentent spontanément et garder à l’esprit que les élèves apprennent mieux quand leur savoir personnel ou culturel est valorisé en classe (Gutiérrez, 2008). Abandonner la recherche de la perfection pour privilégier l’établissement de rapports solides n’est pas toujours facile, mais c’est une étape cruciale qui permet de renforcer le sentiment de confiance et d’appartenance, tant chez les élèves que chez les enseignants et enseignantes.
Aujourd’hui plus que jamais, la langue fait partie intégrante de l’identité. C’est le sentiment d’appartenance à un groupe qui, à l’origine, a mené à l’émergence de la transmission orale des histoires. Alors que pouvons-nous faire pour transformer la salle de classe en un lieu où chaque voix est une source de fierté plutôt qu’une source d’appréhension?
Sources
Voir les sources consultées
- Brown, B. B., et J. Larson. Peer relationships in adolescence (en anglais seulement), dans R. M. Lerner et L. Steinberg (dir.), Handbook of Adolescent Psychology (3e éd.), John Wiley & Sons, Inc., 2009, pages 74–103.
- Dellasega, C., et P. Adamshick. Evaluation of a program designed to reduce relational aggression in middle school girls (en anglais seulement), Journal of School Violence, vol. 4, no 3, 2005, pages 63–76.
- Gutiérrez, K. D. Developing a sociocritical literacy in the third space (en anglais seulement), Reading Research Quarterly, vol. 43, no 2, 2008, pages 148–164.
- Schacter, H. L., et J. Juvonen. Dynamic changes in peer victimization and adjustment across middle school: Does friends’ victimization alleviate distress? (en anglais seulement), Child Development, vol. 90, no 5, 2018, pages 1738–1753.
- Talbot, R., F. Dumaine, N. Borodenko, J. Yameogo, S. Jolette et V. Boudreau. Direction des politiques et de la recherche du Commissariat aux langues officielles et PRA Inc., (In)sécurité linguistique au travail – Sondage exploratoire sur les langues officielles auprès des fonctionnaires du gouvernement fédéral du Canada, Ministre des Services publics et de l’Approvisionnement, 2021. Rapport.