Comme mentionné dans mon précédent billet, Apprendre le français, sans lâcher la patate (s’ouvre dans un nouvel onglet), en 1975, j’ai quitté Belfast, ma ville natale, capitale de l’Irlande du Nord, pour travailler dans une petite ville en Ontario rurale. Je m’y suis tellement ennuyé que j’ai déménagé à Montréal, où je ne me suis jamais ennuyé.
Montréal n’était pas un hasard. Mon parcours vers Montréal a commencé après que je suis devenu ami avec deux collègues québécois francophones – les seuls dans la petite ville d’Ontario. Invité à souper chez eux, j’ai été surpris d’entendre parler français autour de la table. Intrigué par cette réalité canadienne parallèle, j’ai commencé à visiter Montréal, que j’ai tant aimée que j’y ai cherché et trouvé du travail.
En raison du contexte politique au Québec, l’été 1978 n’était certes pas le moment le plus propice pour qu’un immigrant unilingue anglophone comme moi assume le rôle de chef de service dans une manufacture de tabac située sur la rue Ontario Est. Cependant, j’ai sauté à pieds joints dans le français, et je l’ai appris assez vite et assez bien pour pouvoir effectuer mes tâches comme ingénieur qualité et m’intégrer à la vie montréalaise.
Grâce à ma réussite relative en français, j’ai gardé mon poste dans l’usine jusqu’à la récession de 1992, quand je suis tombé au chômage. Au début de la quarantaine, j’avais l’impression que me recaser sur le marché du travail serait plus difficile, et avec les cigarettiers en chute libre, mes années d’expérience dans cette industrie ne servaient plus à grand-chose.
Je devais donc me trouver non seulement un nouvel emploi, mais une nouvelle carrière, au moment où le taux de chômage au Québec frôlait les 15 %. Même les ingénieures et ingénieurs québécois peinaient à trouver du travail. Pour avoir la moindre chance de trouver une place au soleil dans ce marché du travail sans pitié, je savais que je devais à tout le moins améliorer mon français écrit afin de produire des lettres de motivation et des curriculums vitae. Jusqu’alors, je m’étais toujours débrouillé à l’oral dans l’usine. Sur le plancher de production, il n’y avait pas de temps pour l’écrit.
Pour atteindre mon but, j’ai décidé de rédiger, en français, un article sur la gestion de la qualité. Ma passion pour la qualité, pensais-je, servirait d’échafaudage pour m’aider à transformer mon français oral en français écrit. Cependant, et malgré le bien-fondé pédagogique de ma pensée, j’ai eu un mal de chien à rédiger mon article. Sans ordi ni logiciel de traitement de texte, ni logiciel de correction, il m’a fallu quelques semaines d’efforts soutenus pour pondre 600 mots, et tout mon courage pour soumettre le texte à un grand quotidien francophone. Deux jours plus tard, je suis tombé en bas de ma chaise quand je l’ai vu imprimé dans la section « courrier des lecteurs » du quotidien. C’était la toute première fois que j’étais publié, et de surcroît en français. J’étais immensément fier de moi.
Au fil des mois, j’ai passé au peigne fin des annonces d’emploi, j’ai écrit des lettres de motivation, et parfois, j’ai rencontré des employeurs, mais aucun des entretiens n’a porté fruit. Après huit mois de recherche, j’avais presque perdu espoir quand, dans l’édition du samedi de mon quotidien préféré, j’ai vu une offre d’emploi pour un poste de « spécialiste de la qualité ». J’ai soumis ma lettre de motivation avec mon curriculum vitae, et cette fois, le premier entretien a été suivi d’un deuxième, où j’ai pu inclure, dans mon portfolio, l’article sur la qualité que j’avais écrit. Mon nouveau patron m’a expliqué que c’est ce qui avait fait pencher la balance en ma faveur. Même aujourd’hui, je m’étonne que ces quelque 600 mots aient redonné de l’élan à ma carrière moribonde.
Maintenant que je suis à la retraite, le français demeure ma langue de prédilection pour les films, la télévision, la radio et les échanges avec les voisins. Je lis des auteurs et autrices francophones pour améliorer mes connaissances en grammaire, étoffer mon vocabulaire, et bien sûr, pour enrichir ma culture générale. Récemment, je suis retourné aux études comme étudiant de premier cycle à l’Université Concordia. Je me suis rapidement orienté vers les cours de langues : allemand, espagnol et irlandais – langue que j’ignorais complètement jusque-là. Grâce à ma passion pour les langues, je me sens plus entier, plus à ma place et, de ce fait, mieux intégré dans la vie à Montréal.
Voyez-vous, apprendre à vivre, à travailler et même à aimer en français a changé ma vie, pour toujours, et pour le mieux.