##  [Plus important,…](/chroniques-de-langue/plus-important)

Jacques Desrosiers
(*L’Actualité terminologique*, volume 32, numéro 3, 1999, page 25)

Normalement les adjectifs se rapportent à un nom ou à un pronom, mais on rencontre assez souvent de ces phrases commençant par un adjectif au comparatif, suivi d’une virgule ou des deux points, qui ne se rapporte à rien dans la phrase : ***Plus important****, les transactions ne se feront plus à la Bourse de Vancouver. **Plus remarquable** : les troupes canadiennes ont atteint la ville de… **Plus grave encore**, le produit pourrait être responsable de mortelles overdoses*.

La tournure n’est pas tout à fait nouvelle. André Goosse, qui semble la cautionner, citait déjà cet exemple d’E. Le Roy Ladurie dans l’édition de 1988 du *Bon usage* : « Plus précis encore, les petits enfants de la ville, à l’heure du massacre final… brandissent les brandons » (*Carnaval de Romans*). La phrase laisse un peu à désirer : on hésite, on se demande si *précis* renvoie à *enfants* ou à toute la phrase. C’est que les noms attirent les adjectifs comme des aimants. Dans nos exemples, toutefois, il est clair qu’*important*, *remarquable* et *grave* s’appuient sur toute la phrase qui suit, un peu à la manière d’un adverbe comme *heureusement* dans : *Heureusement, le patron n’était pas là*.

Depuis un an ou deux le tour se propage et chaque fois, malgré Goosse, on ne peut s’empêcher de tiquer : il a un côté pressé, quelque chose de bancal; on devine, derrière, une impatience plus ou moins justifiée devant tous les éléments qu’exigerait un français surveillé : ***Facteur plus important****, les transactions ne se feront plus à la Bourse de Vancouver. **Fait plus remarquable**, les troupes canadiennes ont atteint la ville de…* Là on sent que la phrase est plus solide, mieux assise. Ces appositions classiques sont d’ailleurs si simples et nous sont si familières (penser aussi à *détail amusant*, *fait curieux*, *dernier point à signaler*, *autre aspect non négligeable*, etc.) qu’on peut s’étonner que certains commencent à les trouver encombrantes.

Le tour est courant en anglais : « More important, NATO’s leaders insisted that their forces fight a measured campaign… », lit-on dans un numéro récent de *Maclean’s*. Il est rendu littéralement dans cette traduction tirée d’un rapport publié par un organisme international au printemps dernier : « Mais seulement 100 000 réfugiés, moins de la moitié du nombre escompté, sont rentrés. **Plus inquiétant encore**, seuls 30 000 d’entre eux ont pu retourner dans des régions à présent dominées par un autre groupe ethnique. » La version anglaise, qui est sans aucun doute l’originale parce qu’elle contient un peu plus d’information…, dit : « But only 100,000 refugees, less than half the official target, went home. **More worrying still**, during this period only 30,000 people – refugees and internally displaced persons – returned to their old homes in areas which are now controlled by a different ethnic group. »

S’agit-il d’un calque? Peut-être, mais le calque n’est pas un péché mortel, la langue en regorge. De plus, il n’explique pas tout, parce que le français le plus correct connaît déjà deux tours semblables, ceux avec les comparatifs *mieux* et *pis*, comme dans : *Je trouve l’idée très intéressante; mieux, je suis prêt à vous financer*, et dans cette phrase de Marguerite Yourcenar : « Pis encore, elle était peureuse » (*Souvenirs pieux*, cité par Goosse).

*Mieux* et *pis* sont au départ des adverbes. Dans ces exemples, ils remplaceraient par ellipse *qui mieux est* et *qui pis est*, locutions figées qui proviennent elles-mêmes de *ce qui est mieux* (ou *chose qui est mieux*) et de *ce qui est pis*. Or, dans ces locutions, selon certains ouvrages, les deux adverbes sont employés adjectivement : et comme les adjectifs doivent se rapporter à un nom ou à un pronom, *mieux* dans un tour comme *ce qui est mieux* serait l’attribut de *ce*. Mais qu’en est-il quand *mieux* et *pis* sont employés seuls comme dans les deux exemples du paragraphe précédent? Restent-ils adverbes ou sont-ils adjectifs? La réponse varie dans les ouvrages. Si on les considère comme des adjectifs, je suppose qu’on dira qu’ils sont les attributs d’un pronom *ce* sous-entendu. Ensuite on pourrait appliquer la même logique aux autres adjectifs, pour conclure que ***plus important*** est construit de la même manière que *mieux* et *pis* : *important* y serait tout simplement l’attribut du *ce* sous-entendu de *ce qui est plus important*.

Mais l’analyse est un peu tirée par les cheveux, et on reste mal à l’aise devant ces *plus important*, *plus inquiétant*, qui passent mal, qui donnent l’impression d’être suspendus en l’air au début de la phrase. On peut expliquer cette gêne de deux façons. D’abord, ces emplois de *mieux* et de *pis* sont des tours figés de la langue, ce qui n’est pas le cas des autres adjectifs au comparatif. Mais surtout, le fait qu’ils soient d’abord des adverbes leur facilite la tâche : isolés dans une incise au début de la phrase, ils ressemblent moins à des adjectifs qui se rapporteraient à un invisible pronom, qu’à des adverbes modifiant la phrase entière qui les suit et qui est leur véritable support. La nature adverbiale de *mieux* et de *pis* leur donne en quelque sorte le physique de l’emploi pour jouer ce rôle en tête de phrase. Ils retrouvent leur nature véritable, et même si on persiste à les considérer comme adjectifs dans cette construction, il reste que ce ne sont pas proprement des adjectifs, mais des adverbes employés comme adjectifs.

Le seul véritable contre-exemple, à ma connaissance, est *pire*. Celui-là est un pur adjectif. Il est le comparatif de supériorité de l’adjectif *mauvais*, tandis que *pis* est le comparatif de supériorité de l’adverbe *mal*. Il ne peut d’ailleurs jamais, d’après les linguistes, qui sont catégoriques là-dessus, être employé comme adverbe. « *Pire*, qui joue surtout un rôle d’adjectif, peut servir de nom, mais jamais d’adverbe », écrit Jean-Paul Colin. Or *pire* et *pis* se livrent la concurrence en tête de phrase depuis longtemps. Simone de Beauvoir écrivait déjà dans les *Mémoires d’une jeune fille rangée* : « Ils me méprisaient; pire, ils m’ignoraient » (cité par Goosse). Marcel Aymé, dans *Le vin de Paris* : « Bien pire, je vois venir le jour qu’en haine de mon auréole elle maudira le nom de Celui qui me l’a donnée » (cité par Hanse).

C’est un tour bien ancré dans l’usage. Or Hanse le juge fautif. Cette condamnation est étonnante, mais peu importe, ce qu’il est intéressant de noter est qu’il attribue la faute au fait qu’Aymé emploie un adjectif là où on attendrait un adverbe, c’est-à-dire *pis*. Hanse considère donc que *mieux* et *pis* restent des adverbes dans ces constructions. Doit-on alors penser que Beauvoir et Aymé ont employé *pire* au lieu de *pis* pour le plaisir d’employer un adjectif au lieu d’un adverbe? Bien sûr que non. Si Beauvoir avait voulu dire : « Mieux, ils m’ignoraient », elle n’aurait pas écrit : « Meilleur, ils m’ignoraient. » Ces écrivains préfèrent *pire* parce que, comme beaucoup de locuteurs, ils ressentent *pis* comme vieilli. J’ai l’impression que l’usage a enfreint la règle des linguistes et en est venu à employer *pire* comme adverbe dans cet emploi.

Cette défaveur de *pis* – attribuée par Dupré à son homonymie saugrenue avec la tétine des bêtes laitières – est d’ailleurs générale. Comme adverbe, le mot ne reste vivant que dans quelques expressions comme *tant pis*, *aller de mal en pis* ou *au pis aller*, encore que même dans ces deux cas l’usage courant, du moins au Canada, préfère de loin *aller de mal en pire* et *au pire aller*.

*Pire* est donc un cas très particulier. Il a finalement plus d’affinités avec des adverbes au comparatif, comme *plus généralement*, qu’avec des adjectifs comme *plus important*, *plus grave*, etc. Il est possible que ces tournures finissent par s’implanter, mais elles semblent encore irrégulières. Ceux qui ne peuvent vraiment plus supporter des incises comme *facteur plus important*, *question plus sérieuse*, *ce qui est plus grave*, etc., mais veulent quand même garder l’adjectif bien en vue au début de la phrase, peuvent recourir à une simple inversion, comme dans cette dépêche de l’AFP : « Encore plus inquiétante pour M. Colville est la présence d’un grand nombre de projectiles largués par l’OTAN et qui n’ont pas explosé » (18-6-1999). C’est ce que fait aussi le journaliste du *Monde* qui écrit : « Plus étonnant est que l’action de Pierre Bunel ait été portée à la connaissance des juges et de l’opinion publique » (4-11-1998), où l’adjectif *étonnant* se rapporte au mot sous-entendu *fait* (plus étonnant est le fait que l’action…). Un collègue plus pressé aurait écrit : « Plus étonnant, l’action de Pierre Bunel a été portée à la connaissance des juges. » Il faudra que l’usage soit beaucoup plus convaincant pour qu’on ne sente plus le manque d’étoffement dans ce genre de phrase.

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